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Petite histoire de l’IA

Il était une fois l’IA

L’intelligence artificielle n’est pas tombée du ciel en 2022. C’est une très longue histoire de fiches, de rêveurs, de machines et de promesses, que l’on peut raconter en treize épisodes.

Par HVK · Mis à jour le 3 octobre 2026

Une frise d’objets reliés par un fil terracotta : une carte à jouer, un tiroir de fiches, un téléscripteur, un Minitel et un ordinateur portable.

Chaque épisode tient en quelques lignes. Beaucoup sont tirés des prologues de nos guides : quand une histoire vous plaît, le lien en bas de l’épisode vous mène au livre qui la prolonge.

  1. 1791

    Le catalogue écrit au dos des cartes à jouer

    Des cartes à jouer anciennes, retournées, couvertes d’une écriture à la plume, rangées dans une boîte en bois.

    La France révolutionnaire saisit les bibliothèques des couvents. Des montagnes de livres s’entassent à Paris, sans aucun inventaire. Une instruction officielle explique comment décrire chaque ouvrage sur une petite fiche et, pour économiser le papier fort, on utilise des cartes à jouer : le titre est écrit au dos, resté blanc. Le fichier de bibliothèque est peut-être né là, entre un roi de cœur et un as de pique.

    La suite dans « Votre deuxième cerveau sur disque dur » →

  2. 1843

    Ada Lovelace et la machine qui obéit

    Une table de travail du XIXe siècle : des engrenages de laiton, des cartes perforées et une plume posée sur un cahier.

    À Londres, Ada Lovelace traduit et commente le projet de « machine analytique » de Charles Babbage. Dans ses notes, elle décrit une suite d’opérations que la machine pourrait exécuter : on y voit souvent le premier programme de l’histoire. Elle prévient aussi que la machine ne crée rien d’elle-même : elle fait ce que nous savons lui ordonner. Près de deux siècles plus tard, tout l’art de bien utiliser une IA tient encore dans cette phrase : savoir quoi lui demander.

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  3. 1895

    Un moteur de recherche avec des timbres

    Une femme de la Belle Époque glisse des fiches dans une enveloppe timbrée, devant des allées de meubles à tiroirs.

    À Bruxelles, Paul Otlet et Henri La Fontaine veulent mettre en fiches tout le savoir du monde. Ils ouvrent un service étonnant : on leur écrit une question, et quelques semaines plus tard le facteur apporte la copie des fiches utiles. Avant 1914, ils reçoivent déjà plus de mille cinq cents demandes par an. Leur répertoire compte près de dix-huit millions de fiches au milieu des années 1930 ; il est aujourd’hui conservé au Mundaneum, à Mons.

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  4. 1941

    Borges et les faux catalogues

    Un doigt montre une ligne surlignée sur une page, agrandie par une loupe : la réponse se vérifie à la source.

    L’écrivain argentin Jorge Luis Borges imagine La Bibliothèque de Babel : une bibliothèque qui contient tous les livres possibles, donc la réponse à chaque question. Mais personne ne sait où chercher, et à côté du catalogue véritable dorment des milliers de catalogues mensongers qui lui ressemblent à s’y méprendre. Quatre-vingts ans plus tard, une IA qui invente une réponse plausible nous rappelle ces faux catalogues : parler avec assurance n’est pas avoir raison.

    Comment vérifier une réponse d’IA →

  5. 1945

    Le memex, une mémoire sur un bureau

    Un grand bureau des années 1940 avec deux écrans inclinés, des leviers, des bobines de microfilm et des piles de documents.

    En juillet 1945, l’ingénieur américain Vannevar Bush publie « Comme nous pourrions penser ». Il y imagine le memex, un bureau qui conserverait livres, notes et courriers, et les rendrait en un instant en suivant le fil des associations, comme la mémoire. Un supplément personnel à la mémoire, écrit-il. Il faudra près de quatre-vingts ans pour que cette bibliothèque personnelle tienne dans un ordinateur ordinaire.

    Construire son « memex » chez soi →

  6. 1950 · 1956

    « Les machines peuvent-elles penser ? »

    Deux pièces séparées par un mur ; dans chacune, une feuille de papier glisse sous la porte vers un juge.

    En 1950, le mathématicien britannique Alan Turing pose la question et propose un test : si, en conversant par écrit, on ne distingue plus la machine d’un humain, à quoi bon refuser de dire qu’elle pense ? Six ans plus tard, à l’été 1956, une poignée de chercheurs se réunit au Dartmouth College, aux États-Unis. Leur projet porte un nom tout neuf : « intelligence artificielle ». Ils pensent en venir à bout en un été.

    Les mots de l’IA expliqués simplement →

  7. 1966

    ELIZA, la première confidente

    Une femme des années 1960 tape à son bureau sur un terminal à clavier ; un long ruban de papier imprimé descend jusqu’au sol.

    Au MIT, Joseph Weizenbaum écrit ELIZA, un petit programme qui imite un psychothérapeute en reformulant vos phrases en questions. Il ne comprend rien, et pourtant les gens se confient à lui. Weizenbaum raconte que sa propre secrétaire, qui savait comment il fonctionnait, lui a demandé de quitter la pièce pour lui parler seule. La leçon tient toujours : une machine qui répond gentiment n’est pas un confident, et ce qu’on lui écrit peut être conservé.

    L’IA et vos données personnelles →

  8. 1973 · 1990

    Les hivers de l’IA

    Une grande machine recouverte d’une housse bleu nuit dans une salle vide, la neige tombe derrière la fenêtre.

    Les promesses étaient trop grandes. En 1973, un rapport commandé par le gouvernement britannique juge les résultats décevants, et les crédits fondent. L’enthousiasme revient dans les années 1980 avec les « systèmes experts », des programmes faits de milliers de règles écrites à la main, puis retombe à la fin de la décennie. Les chercheurs parlent d’« hivers de l’IA ». Ils nous ont appris à nous méfier des annonces trop belles, les nôtres comprises.

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  9. 1980

    La puce qui attendait qu’on lui parle

    Une grosse puce aux pattes dorées, reliée par des fils colorés à un ordinateur portable.

    Intel lance le 8087, une puce qui ne sait faire qu’une chose : calculer avec des nombres à virgule, des dizaines de fois plus vite que le processeur. Le premier PC d’IBM, en 1981, lui réserve un emplacement vide. Mais la plupart des programmes ne savent pas s’en servir, et la puce la plus rapide de la machine reste longtemps les bras croisés. Le matériel arrive toujours avant le mode d’emploi : c’est exactement ce qui arrive aujourd’hui à la puce d’IA de votre portable.

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  10. 1982

    La petite boîte beige

    Un Minitel beige au clavier rabattu, posé sur un buffet de salle à manger, à côté d’une lampe.

    Les PTT commencent à prêter le Minitel aux foyers français, et des millions de familles s’en servent pour l’annuaire, les horaires de train ou les résultats d’examen. La petite boîte n’avait presque aucune puissance : elle servait d’écran et de clavier, et le vrai travail se faisait ailleurs, sur des machines reliées par la ligne de téléphone. Les grandes IA en ligne fonctionnent sur le même principe. C’est pourquoi un ordinateur de quelques années peut très bien suffire.

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  11. 1997

    Deep Blue bat Kasparov

    Un échiquier en fin de partie, un roi noir couché, et derrière lui une grande armoire d’ordinateur.

    Le 11 mai 1997, à New York, l’ordinateur Deep Blue d’IBM remporte un match de six parties contre le champion du monde d’échecs, Garry Kasparov. Le monde s’émeut : la machine a-t-elle dépassé l’homme ? En réalité, Deep Blue examinait environ deux cents millions de positions par seconde, et il était incapable de faire quoi que ce soit d’autre. Une IA peut être imbattable sur une tâche et perdue sur la suivante. C’est encore vrai.

    Ce qu’une IA sait faire, et ce qu’elle ne sait pas faire →

  12. 2012

    Les cartes des joueurs apprennent à voir

    Des petites images, chat, voiture, fleur, voilier, champignon, reliées par des fils à deux cartes graphiques.

    Un grand concours demande aux programmes de reconnaître ce que montrent plus d’un million de photos. Trois chercheurs de l’université de Toronto le remportent de très loin avec un réseau de neurones entraîné sur deux simples cartes graphiques de jeu vidéo. Ce jour-là commence la vague de l’IA moderne. La puce des jeux est devenue le moteur de l’IA : elle n’avait pas changé, on avait seulement appris à s’en servir.

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  13. 2017 · 2022

    La machine apprend à écrire

    Une machine à écrire dont la feuille s’élève en bulle de conversation, à côté d’un ordinateur portable.

    En 2017, des chercheurs publient un article au titre étrange, « L’attention est tout ce dont vous avez besoin ». Il décrit une nouvelle façon de construire les réseaux de neurones, capable d’apprendre sur d’immenses quantités de texte. Cinq ans plus tard, fin 2022, un assistant conversationnel gratuit est ouvert au grand public : en deux mois, il est utilisé par environ cent millions de personnes. Le test de Turing n’est plus une expérience de pensée ; c’est une fenêtre dans votre navigateur.

    Le guide gratuit pour faire vos premiers pas →

Aujourd’hui

Et maintenant, c’est sur votre bureau

Dans un grenier rangé, une femme sort d’un carton la feuille qu’elle cherchait ; sur l’ordinateur posé à côté, la même ligne est surlignée.

Les fiches de 1791, les tiroirs d’Otlet, le memex de Bush et la conversation de Turing tiennent désormais dans un ordinateur ordinaire. Certains portables récents ont même une puce dédiée à l’IA, qui attend qu’un programme lui parle, comme le coprocesseur de 1980. L’histoire n’a pas changé de morale : l’IA est un bibliothécaire rapide, pas un oracle. Elle vous aide à retrouver, à rédiger et à comprendre, à condition de lui donner des consignes claires et de vérifier ce qu’elle répond.

Sources principales : Bulletin des bibliothèques de France (1989, n° 2) ; Mundaneum (Mons) ; A. Lovelace, notes sur la machine analytique (1843) ; J. L. Borges, La Bibliothèque de Babel (1941) ; V. Bush, « As We May Think », The Atlantic (juillet 1945) ; A. Turing, « Computing Machinery and Intelligence », Mind (1950) ; proposition de Dartmouth (1955) ; J. Weizenbaum, Computer Power and Human Reason (1976) ; rapport Lighthill (1973) ; Krizhevsky, Sutskever et Hinton (2012) ; Vaswani et al. (2017).